Catalogue – Pierre Garel

« EN MARGE DES TORTUES »

série de 10 acryliques sur cartes de géographie et photographies marouflées sur toile – 70 x 70 cm,
réalisées en résidence au Hamerkop Manor, Loumbila, Burkina-Faso – 2020

NOTES SUR PEINTURES ET ALENTOURS

NB : Ces notes évoquent souvent Alechinsky.
Pierre Alechinsky, né en 1927, peintre et poète belge qui a débuté dans le groupe CoBrA en 1948. A 93 ans, il est le seul membre encore vivant du groupe. Formé aux métiers du livre – illustration, typographie et impression – il collaborera avec de nombreux poètes, illustrera, écrira, lithographiera, et développera une peinture à l’encre et acrylique sur papier d’une grande liberté calligraphique.

Prologue : échafauder un projet artistique, c’est fonctionner par association d’idées pour tisser un réseau de fil et de noeuds qui peut retenir l’attention, en premier lieu l’attention de l’artiste lui-même.

JUIN : Autour de quelques tableaux présents au Manoir, notamment de Nathalie Coussée, nous avons pu évoquer avec Thibault Fournier notre intérêt pour les artistes de CoBrA. Alors le désir de retrouver Alechinsky par la pensée et la peinture s’est présenté, avéré immense, et donc aussi le risque de l’envie de « faire du Alechinsky ». Je le remercie d’avoir accepté ma proposition de résidence chez lui, personne ne mesure comment celle-ci est providentielle pour moi, en marge de la grande ville et du monde des hommes.

JUILLET : Photographies d’eau au Manoir. Lac et canaux. Plantes aquatiques, déchets organiques flottants, eaux vives et stagnantes… et les tortues, au nombre de 46. Alechinsky a beaucoup peint sur le thème de l’eau, pas étonnant, lorsqu’on peint plongé dans l’encre et qu’on mouille à grandes eaux pour maroufler !

Traiter les photos : je retiens surtout les vues de dessus, elles seront essentiellement en noir et blanc, les tortues apparaîtront très succinctement. Les photos serviront de « remarques marginales », coupées et collées en fragments sur les bord de la toile.

« 1965, de retour de New York, « Central Park » : Première acrylique. La regarder longtemps tout en dessinant à la queu leu leu sur de longues bandes de papier Japon, les épingler aux alentours : premières remarques marginales. Coller le tout sur une toile : premier marouflage. » Pierre Alechinsky.

Noter que le terme de « remarques marginales » vient de la lithographie, où des indications de tirage étaient écrites sur les bords de la pierre.

Alechinsky travaillera aussi souvent sur des cartes de géographie. Vastitude d’une surface dès lors qu’elle est cartographique, à condition de savoir lire et rêver une carte. Moi je sais. J’adore la cartographie depuis toujours. Je maroufle, au centre des toiles, 10 cartes identiques au 200 000e de Ouagadougou et ses environs, dont Loumbila, trouvées à l’IGB.

AOUT : du 17 au 22, résidence au Manoir. Comment peindre ? essentiellement en noir, noir acrylique peu opaque sur papier… Le jaune fera juste des apparitions, sans doute pour les tortues, énergies intérieures. Donc, comme Alechinsky : les remarques marginales, les cartes, le remplissage encré, une bestiole par-ci par-là, et une couleur magnifiée par les marges en noir et blanc… Aïe, ça fait beaucoup.

Mais :
Des photos sur les marges, ce n’est pas très « Alechinsky »,
Plutôt que calligraphique, le noir sera hachuré,
Après un premier ratage (quand même bien rattrapé), les tortues jaunes seront écartées,
La carte du Kadiogo sera davantage progressivement biffée et recouverte (un psy de bas étage hasarderait une remarque sur ma relation actuelle au pays… et il aurait raison), que source d’inspiration vagabonde,

« Quand mon pinceau baguenaude sur les pages d’un vieil atlas et qu’au détour d’une frontière il tombe en vieux marcheur qu’il est, sur le tracé d’une courbe qui pourrait de près ou de loin ressembler à une robe, une chevelure il n’y a plus qu’à se laisser aller. Ce n’est pas du travail, c’est de la rêverie qui trotte. » Alechinsky

J’ai pu utiliser les méandres du Nakambé, ou la forme des lacs de Loumbila et Ziga pour délimiter des zones peintes, mais pas figurativement.

Le hachurage, c’est très plaisant, ça fait monter peu à peu l’image comme une photo dans le bain du révélateur. J’utilise la peinture en semi-opacité, de nombreuses couches sont nécessaires. Savoir s’arrêter à temps, peu de retour en arrière possible. Proche des ombres de la gravure, ou du dessin – voir la version BD du « Rapport de Brodeck » par Manu Larcenet… mais ici ce ne sont pas des ombres puisque l’image n’est pas figurative. Quoique…

Ah, la question de la figuration !

Alechinsky encore, dans « Roue Libre », Skira, 1971, je cite approximativement : « ces 7000 coups de pinceaux ne représentent pas une femme, c’est cette femme qui représente 7000 coups de pinceaux. ».
…Pour comprendre comment une figure, pour un peintre, peut n’être qu’un prétexte à peindre.

La question de la figuration : les photos le sont, même si, assez minimalistes et fragmentées, leur lecture n’est pas aisée, et la carte comme ensemble de signes l’est aussi. Rajouter un 3e type de figuration ? Attention : lourdeur ! C’est ce qui se passe avec ces tortues, que je voulais comme une présence animiste, énergie-pierre, forme ramassée au ralenti, intemporalité. Mais voilà, je n’y arrive pas, je n’y vois que lourdeur et narration, ce qui pour moi est souvent synonyme. Donc plus de tortues, sauf celles qui apparaissent en photographie, mais discrètement car c’est leur espace, sur 3 des 10 peintures.

La question de la figuration, 2e remarque : Le site du fortin sur le lac est magnifique. Cette couleur d’eau terreuse, ces plantes aquatiques (quelle rythmique!), les pétales de chêvrefeuille qui tombent lentement dans les récipients à peinture, leur odeur délicate et celle de l’eau aux effluves âcres, ces mille présences animales sonores invisibles et tous ces oiseaux, et cette couleur du ciel quand l’orage se prépare. Bref, « imbibé » de tout cela comme le dit si bien Peggy Renaud, je pourrais me lancer dans le paysage, mais même « l’équivalence plutôt que la ressemblance » chère à Cézanne ne me convient pas : Bien sûr je pense à l’incroyable Monet des dernières années, mais il faut toute une vie pour devenir Monet ! Je ne vais pas commencer à y songer à mon âge.

Autrement dit :
1 – la nature est trop belle et subtile en elle-même pour que je m’y mesure. En ville c’est plus facile de peindre, il y a tant de laideurs à transfigurer.
2 – quand on ne peint plus depuis longtemps pour déverser son pathos d’urbain névrosé, on ne désire aucunement tordre la nature dans l’expressionnisme – ce qui peut par ailleurs être magnifique, voir les paysages de Nolde ou de Soutine.

Donc les 7000 coups de pinceaux par peinture ne représentent pas d’éléments de paysage. Mais libre à chacun de voir ce que je ne fais pas : des hachures sont des herbes, des roseaux, d’autres des clapotis aquatiques ou des nuées dans le ciel, d’autres encore de la pluie ? Si je le faisais ce serait différent, mais chaque instant de l’acte de peindre n’est focalisé que sur une chose : construire une image dans la logique de l’image, de ce qu’elle doit, à travers moi, devenir. Que doit-elle devenir ? Un objet indépendant qui ne porte pas de message, il est son message. Pour le spectateur, la polysémie de lecture viendra ensuite. Merci Umberto Eco pour le concept d’« Oeuvre Ouverte » !

Le lendemain de la réalisation de la toile n°6, des nuages d’orage évoquent ce que j’ai fait. Cela justifie le fait de ne pas chercher à ressembler.

Equilibrer : Pour que les photos continuent de jouer un rôle, ne pas occuper les marges systématiquement par vignettes, mais laisser visible les limites discrètes des fragments collés. Quelques motifs à la Alechinsky y apparaissent. Pas pu m’empêcher.

Laisser visible par endroit les marges de la carte. On les voit trop peu, j’aurais dû y penser avant de coller toutes les photos… évidemment ! Des marges ! Il y a plein de choses dans les marges des cartes ! Et je n’ai pas de rab de photos, de cartes, de toile, de châssis ! C’est que quand je fais une série j’aime bien pouvoir visualiser l’ensemble à tout instant, et à cet instant-là je voulais voir l’ensemble des marges-photos. Etre plus souple à cet égard à l’avenir .

Le jaune : une fois n’est pas coutume, il m’emmerde souvent dans cette série. Puisqu’il n’est (presque) plus l’énergie-pierre des tortues, à quoi sert-il ? Comme disait Serge Jouchoux, notre prof de couleur à l’université, il « speede la toile », c’est déjà ça ! et la vibration entre sa présence et le noir et blanc dominant « me ferait presque bander » (cf. Sarkis parlant de ses sculptures). Je m’amuse aussi à le circonscrire le plus possible, grignoté par la logique de la toile, dont il ne fait que très modestement partie… Et je suis bon prince : 2 toiles lui donnent quand même un grand rôle.

Lenteur/vitesse : un des effets voulu est d’apposer l’immobilité carte/photo, leur lenteur de lecture, à l’urgence d’une peinture gestuelle, son apparente rapidité, qui se lit dans une fébrilité de l’oeil. Le paradoxe est que, techniquement, c’est le marouflage qui demande une grande rapidité d’exécution, alors que le hachurage progresse lentement de couche en couche sur des heures ou des jours…

Si on peut parler de beauté : celle de la cohérence interne de l’oeuvre, et de sa pertinence à habiter son contexte. Pour qui comme moi rejette les conceptions classiques de la beauté, c’est bien ceci qui reste : la cohérence, la pertinence. En musique c’est pareil : aujourd’hui un bruit grinçant peut être magnifique s’il est cohérent et pertinent.

A propos de musique : Dés le début de l’atelier, j’ai échangé avec Frédéric Maintenant dans le groupe FB « Confluence (musique) » sur King Crimson, groupe de rock progressif qui manie comme personne le contraste (intensité, rythme, timbre…). Robert Fripp, exceptionnel guitariste et tête pensante du groupe depuis 50 ans, est un des rares musiciens de rock, à l’instar d’un Zappa, Frith ou Eno, à s’interroger, comme il est par ailleurs habituel dans la musique contemporaine, sur l’atonalité, la matière sonore, l’articulation avec le bruit, le presque-silence, etc – Varèse ou Cage ne les aurait pas désavoués ! Ces quelques mots avec Frédéric ont été les bienvenus, puisqu’ils m’ont donné envie de réécouter les 13 albums du groupe (dans l’ordre !). Pendant 5 jours je n’ai écouté que cela. Quel univers formellement inspirant ! Certains morceaux semblent sans début ni fin : on est immédiatement au centre du morceau, et brutalement éjecté à la fin. Le morceau semble avoir commencé avant qu’on l’entende, et se continuer une fois fini. Comme un all-over de Pollock. Quand on travaille sur le centre et les marges, sur l’articulation d’espaces différents, et brusquement quand une dissonance vient narguer une fragile mélodie (« Lizard », 1970), King Crimson oriente la toile en devenir. Leurs morceaux sont souvent des ovnis inclassables. Je voudrais que mes toiles tendent vers cela aussi.

2 des toiles contiennent selon moi et très volontairement des dissonances (Merci Fripp!), qui peuvent être cohérentes avec sa logique, ou non.

Je cite de mémoire Barnett Newman, grand minimaliste devant l’éternel artistique: « Quand une peinture nous rebute, il suffit de trouver un moyen, un détail par exemple, pour entrer dedans. Alors si elle est cohérente tout le reste se dévoile et se déroule en allant de soi. » Mais ne pas entrer par une dissonance…

le Lac de Loumbila, Alechinsky, et King Crimson situent existentiellement ces peintures, mais on peut les regarder sans le savoir, bien sûr.

Elles sont maintenant terminées, et je les regarde sans me lasser, chacune est pour moi comme un pays. Tant mieux. Ça tombe bien : dans « Pais llamado Alechinsky », revue « Ultimo Round », 1969, Julio Cortàzar, (mon écrivain préféré, quelle belle coïncidence!) évoque ainsi sa peinture :

« Il ne sait pas que nous aimons errer à travers ses peintures, qu’il y a longtemps que nous nous aventurons dans ses dessins et ses gravures, en examinant chaque recoin et chaque labyrinthe avec une attention secrète. (…) Elle mit toute une nuit pour rejoindre la sortie d’une petite peinture dans laquelle les sentiers s’emmêlaient comme un acte d’amour interminable »

La question de savoir si mes peintures font trop « Alechinsky » ne m’importe plus.

Ces peintures ne sont pas à comprendre au-delà de l’ensemble des choses que j’ai dites, et tous les ressentis extérieurs sont les bienvenus.

Ecouter ce que dit une création, tout ce qu’elle dit, et rien que ce qu’elle dit. Entendre les liens qu’elle tisse avec d’autres domaines, d’autres idées, d’autres personnes, mais ne pas l’obliger à dire ce qu’elle ne dit pas ou que d’autres voudraient qu’elle dise.

Depuis 20 ans de création au Burkina Faso, je n’ai jamais travaillé dans une dynamique aussi détachée de la société qui m’entoure, des contingences burkinabè, ou de l’idée d’Afrique en général. Dans la solitude d’un étrange manoir hybride entre un Château Tudor écossais et le Palais Idéal du Facteur Cheval, sur le bord de l’eau, je retrouve mon corpus de références occidentales, le plaisir d’être respecté dans la solitude créative. Merci Thibault, Jean, Moumouni !